Ce que l'intersectionnalité fait aux pratiques militantes (et inversement) (AFSP)

Deadline: 12/12/2018

Panel du congrès de l'AFSP, Sciences Po Bordeaux, 2-4 juillet 2019

Responsables scientifiques:

Clément Petitjean, UVSQ / Printemps (UMR 8085)

Julien Talpin, Lille 2 / CERAPS (UMR 8026)

Charlotte Thomas Hébert, Paris 1 / CESSP (UMR 8029)

Présentation scientifique du projet

Si la formulation de la notion d’«intersectionnalité» est traditionnellement associée à la juriste Kimberlé Crenshaw (1989, 2005), l'idée d'une pluralité des formes de domination (notamment en termes de genre, de «race» et de classe) et d'une complexité de leurs articulations est développée dans les travaux et les écrits de militantes et intellectuelles se revendiquant du black feminism dès la fin des années 1970 (hooks, 1981; Taylor, 2017b). Depuis, le concept a connu une spectaculaire fortune intellectuelle, s'est imposé comme une référence, en particulier dans les études de genre (Harper et Kurtzman, 2014), et s'est diffusé internationalement, notamment en France dans la seconde moitié des années 2000 (Chauvin et Jaunait, 2012).

Le cadre intersectionnel permet de mettre en lumière les dynamiques d'exclusion au sein du champ du pouvoir et de ses institutions mais aussi au sein de groupes et collectifs militants. En cela, il contribue à identifier les mécanismes et processus par lesquels différentes formes de domination – en termes de classe, de «race» et de genre mais aussi d’âge, de sexualité ou de statut migratoire – se réfractent à l'intérieur d’espaces sociaux donnés. Mais le concept a également fait l'objet de multiples critiques. Tandis que certain.e.s auteur.e.s proposent de combiner analyses intersectionnelles et féminisme matérialiste (Juteau, 2016), d’autres se montrent plus critiques et voient dans «l’intersectionnalité» un concept anhistorique, dont la métaphore spatialisante conduit à isoler et décontextualiser les formes de domination (Battacharya 2017, Larcher 2017), gommant ainsi ce que Danièle Kergoat qualifie de «consubstantialité des rapports sociaux» (Kergoat, 2009; Chauvin et Jaunait, 2015).

Les débats sur le cadre intersectionnel sont de plus en présents au sein de la science politique, en France comme dans d’autres pays européens. Lors des congrès de 2011 et 2013 de l'AFSP, des sections thématiques ont été consacrées à l'intersectionnalité, mais celle-ci a été traitée dans une perspective théorique et sous l'angle des politiques publiques, et non pas à travers le militantisme et l'engagement. Depuis une dizaine d'années, l'European Consortium on Political Research (ECPR) consacre régulièrement des ateliers et des panels à cette notion, considérée comme une méthode d'enquête et d'analyse, comme cadre analytique pour saisir les violences conjugales (Glasgow en 2014) ou comme clé d'interprétation de la citoyenneté et du multiculturalisme (Uppsala en 2015, Lausanne en 2017). Il a fallu attendre le printemps 2018, pour qu’un atelier de l'ECPR s’intéresse à la manière dont le cadre intersectionnel peut être utilisé en sociologie du militantisme et des mouvements sociaux.

Toutefois, en dépit de la richesse de ces débats théoriques et empiriques, de nombreux aspects des usages politiques du concept d’intersectionnalité sont jusqu’à présent demeurés dans l’ombre. Loin de n'être qu'un cadre analytique, l'intersectionnalité est en effet une catégorie pratique et dynamique, voire instable (Hancock, 2016), faisant l'objet de différents usages et investissements militants. Aux Etats-Unis le mouvement #Black Lives Matter a par exemple été présenté comme l'un des premiers mouvements sociaux se revendiquant explicitement des analyses intersectionnelles (Taylor, 2017a). En France, pour concilier luttes contre le sexisme et combats antiracistes, le mouvement Ni Putes Ni Soumises ou le Collectif féministe du Mouvement des indigènes de la République ont pu recourir explicitement à certaines thèses du féminisme intersectionnel (Garcia 2012). Pourtant, les études portant sur les usages politiques qui peuvent être faits de ce cadre d’analyse sont encore trop rares.

C’est cet aspect délaissé de la question que propose de mettre en lumière ce projet de section thématique, pour saisir ce que l'intersectionnalité fait – ou ne fait pas – aux pratiques militantes et les effets que celles-ci, en retour, peuvent avoir sur ce cadre conceptuel.

L’enjeu de notre section thématique est ainsi de permettre le croisement entre des champs de recherche qui discutent encore peu dans les sciences sociales francophones, à savoir la sociologie des mouvements sociaux et celle des rapports sociaux de genre, classe et race, alors que les travaux sont pourtant foisonnant de part et d’autre.

Appel à communication

Le présent projet de section thématique encourage des communications portant sur différentes formes d'engagement militant dans différents contextes nationaux et internationaux, mobilisant les méthodes d'enquête des sciences sociales mais aussi des perspectives de théorie politique. L’appel à communication s’organise autour de plusieurs axes.

1) Sociologie du transfert militant du concept d'intersectionnalité

Un premier axe portera sur les différents usages politiques ainsi que les transferts et les circulations de la notion d'intersectionnalité, sa diffusion dans le temps et dans l'espace (physique, social) mais aussi dans des contextes nationaux différents (Fassin, 2015). Dans une perspective d'histoire sociale des idées politiques (Hauchecorne et Matonti, 2017), il s'agira d'étudier comment le concept circule, qui sont les entrepreneurs de cette circulation et quelles sont les conditions de sa réception. Si ce travail a déjà été pour partie opéré dans le contexte Nord-Américain, il reste à accomplir dans le cas français. Né dans un contexte académique, le concept d'intersectionnalité a ensuite été repris par les mouvements sociaux (Larcher 2017). Qu'en est-il dans le cas français? Qui sont les opérateur.e.s. pratiques de ces transferts? Quels réseaux politico-scientifiques dessinent ces transferts? Dans quels milieux militants repère-t-on cette circulation? La réception de la notion d'intersectionnalité a-t-elle opéré de la même façon dans les mouvements féministes et anti-racistes, qui sont les espaces où le terme a semble-t-il le plus pénétré?

Il sera également intéressant d'observer les espaces où, à l'inverse, le terme ne semble pas avoir de prise. Qu'en est-il à ce titre des partis politiques? Si les partis de gauche semblent a priori les mieux placés, la diffusion de ce cadre conceptuel paraît à ce jour bien limitée (Keucheyan, 2017).

2) L'intersectionnalité en pratique au sein des mouvements sociaux

Un second axe portera sur les organisations de mouvement social et les pratiques qu'elles encouragent et produisent. Comment analyser sociologiquement les différentes organisations qui revendiquent l'utilisation du terme «intersectionnalité»? Quels sont leurs positionnements au sein de l'espace des pratiques militantes? Quelles sont les pratiques concrètes que recouvre le terme «intersectionnel»? Comment s'inscrivent-elles dans des répertoires d'action collective institués, selon quelles modalités pratiques, rapports de forces internes et configurations politiques générales?

On sait ainsi que, depuis les mobilisations féministes des années 1968, les espaces d’entre-soi ont été revendiqués au sein de collectifs militants pour libérer la parole des premières concernées (Jacquemart et Masclet, 2017). On manque pourtant à ce jour de travaux sociologiques précis sur les formes que prendrait cette intersectionnalité en acte et aux processus d'empowerment qu'elle induirait dans d’autres sous-espaces militants (voir néanmoins Germain et Larcher, 2018). Dans quelle mesure les collectifs militants parviennent-ils à véritablement articuler une prise en compte de toutes les formes d'oppression? Certaines priment-elles sur d’autres? La revendication d’une approche intersectionnelle se traduit-elle par une spécialisation des causes et une fragmentation des luttes?

Ce panel sera également attentif aux enjeux méthodologiques, s'intéressant aux conséquences de la reconnaissance, en termes d'accès au terrain ou de conduite des enquêtes, de la «réalisation située» des assignations de genre, de «race» et de classe (Mazouz 2015). à ce titre, le paradigme intersectionnel peut nourrir les méthodes d'enquêtes sur les mouvements sociaux, au-delà de la simple étude de ceux s'en revendiquant (Dunezat et Picot, 2017). Faut-il envisager des questionnements et des outils méthodologiques similaires pour étudier des formes croisées de domination au sein de groupes se revendiquant de l'intersectionnalité ou pour étudier d'autres groupes qui, à l'inverse, l'ignore ou la réfute (Avanza et Della Sudda, 2017)?

Les propositions de communication, en anglais ou en français, d'une limite de 500 mots devront expliciter la méthodologie utilisée et inclure une courte bio- bibliographie de leur auteur·e. Elles devront être transmises avant le 12 décembre 2018 à l'adresse suivante: clement.petitjean@uvsq.fr.

Pièces jointes et liens :

AAC_AFSP2019_ST_intersectionnalite.pdf (PDF, 157 KB) CFP_AFSP2019_What_Intersectionality_Does_to_Activism.pdf (PDF, 107 KB)

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