Un diplôme universitaire pour les études de genre

Deadline: 30/09/2017

Article paru dans le journal Le Soir

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Mis en ligne le 6/04/2017 à 06:00  

Par Elodie Blogie 

Les six universités francophones s’associent pour proposer, dès l’année académique 2017-2018, un master de spécialisation en études de genre.

C’est une première à plusieurs titres. D’une part, pour la première fois, les six universités francophones s’associent en vue de créer un master interuniversitaire. Si certaines collaborations avaient déjà vu le jour, elles n’impliquaient pas tous les acteurs de l’enseignement universitaire francophone. D’autre part, dès le mois de septembre, la Belgique francophone proposera enfin un master en études de genre. Le sud du pays rattrape ainsi son retard : de tels masters existent déjà depuis des années aux Etats-Unis ou en Angleterre, évidemment, mais aussi depuis cinq à six ans dans plusieurs grandes universités françaises, en Suisse, en Italie, etc. La Flandre a pour sa part ouvert un master interuniversitaire en « genre et diversité » à l’année académique 2014-2015.

Pour la rentrée 2017-2018, les étudiants francophones, déjà titulaires d’un master 120 (deux ans de master), pourront donc suivre une année de spécialisation en études de genre (master 60). Ce cursus sera composé d’un tronc commun, comprenant six cours, chacun assuré par l’une des six universités : « méthodes de recherches sur le genre » (UCL), « sexualités, genres et sociétés » (ULB), « genre et travail » (ULG), « philosophies féministes et de genre » (UNamur), « Sciences sociales et de genre (lecture critique de textes) » (Saint-Louis) et « Genre et corps » (UMons). A ce tronc commun s’ajouteront un mémoire ainsi que des cours d’option à choisir parmi des thèmes aussi divers que l’enfance et la famille, le travail, le corps et la sexualité, les discriminations, les religions, les arts, etc.

Que les candidats se rassurent : ils ne devront pas se rendre le lundi à Bruxelles, le mardi à Mons, le mercredi à Liège, etc. Le tronc commun sera enseigné le vendredi dans un lieu volontairement neutre, à savoir l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique, à Bruxelles. Les étudiants choisiront ensuite leurs options en fonction de leurs attentes… ou de leurs contraintes géographiques.

Une étude de faisabilité avait déjà été publiée en 2011 par l’ASBL Sophia. En 2015, un groupe de travail qui rassemble toutes les universités est mis en place, en vue de plancher sur un programme pour ce master d’études de genre. Le ministre de l’enseignement supérieur, Jean-Claude Marcourt, soutient et encourage la démarche, souhaitant particulièrement l’inscrire dans une perspective interuniversitaire, dans la lignée de sa réforme « paysage ». Pour Tania Van Hemelryck, conseillère du recteur pour la politique du genre à l’UCL, université qui accueille et coordonne le master, ce dernier répond à un réel besoin sociétal : « le développement des politiques d’égalité et de diversité, tant dans les institutions publiques que dans les entreprises privées, induit la recherche d’une expertise sur ces questions chez certains travailleurs. » Le 15 septembre 2017, le Ministre Marcourt lancera officiellement le Master à l’Académie Royale de Belgique en présence des six recteurs ainsi que de la Ministre Simonis, Ministre de l’Egalité des chances et des droits des femmes. A l’heure actuelle, difficile de prédire du succès du futur master. Mais les précédents dans d’autres universités révèlent un intérêt grandissant. Avant même la finalisation du programme, les universités auraient déjà reçu des dizaines d’appels. Les inscriptions sont d’ores et déjà ouvertes.

Ces idées préconçues sur les études de genre

C’est quoi, au fait, le « genre » ? Les études de genre, c’est comme la « théorie du genre » ? Beaucoup d’idées préconçues circulent encore sur la question…

Pour la première fois en communauté française, il sera possible d’obtenir un master en études de genre, qui se concentre sur les rapports sociaux entre les sexes.

Les études de genre, ça ne concerne que les communautés LGBT

« Qu’est-ce qui explique qu’encore aujourd’hui, 80 % des personnes qui assument la corvée vaisselle dans leur famille sont des femmes ? Vous pensez que c’est parce qu’elles ont un utérus ? » C’est avec cette punchline bien sentie que Valérie Piette, historienne et professeure à l’ULB, invite souvent ses étudiants à réfléchir à ce qu’est le genre. Longtemps, on a expliqué, pour résumer, que le « genre » désignait en fait le « sexe social et culturel », par opposition au sexe biologique. Avant de parler de genre, on parlait ainsi de « rapports sociaux de sexe ». Les « études de genre » dépassent donc largement les questions liées aux personnes gays, lesbiennes, bissexuelles ou trans, même si elles les englobent. Ces recherches sont forcément interdisciplinaires : des chercheurs de tous les domaines décident d’éclairer leur sujet d’étude à travers le prisme des rapports de domination entre les sexes. « On peut s’intéresser à l’accueil de la petite enfance, par exemple, ce qui a des implications sur l’économie, la sociologie du travail, la vie des familles, développe Sarah Sepulchre, professeure de communication à l’UCL, spécialiste des questions de genre. Les sujets sont aussi divers que les inégalités salariales, l’opportunité, débattue dans plusieurs pays, d’ajouter une troisième case sur une carte d’identité pour les personnes indéterminées au niveau de leur sexe, ce qui relève du droit, ou même… la façon dont les hommes et les femmes sont représentés dans les séries télé. » C’est en l’occurrence le sujet d’étude de Sarah Sepulchre : « Si on n’y voit que des femmes au foyer, comme c’était le cas dans les séries des années 60, il sera difficile pour une jeune fille d’imaginer qu’elle peut faire autre chose. Même si l’image des femmes dans les séries a changé, il y a encore très peu d’héroïnes qui ne veulent pas être mamans, par exemple. »

« On veut nous imposer la théorie du genre »

C’est la nouvelle marotte des traditionalistes cathos, qui agitent la « théorie du genre » comme un effrayant épouvantail. Or, tous les chercheurs sur la question vous le diront : il n’existe pas de « théorie du genre », simplement des « études de genre ». « Il est pratique de parler de théorie, explique Valérie Piette. Cela permet d’en démolir une, pour la remplacer par une autre. C’est la même technique que celle utilisée par les créationnistes qui parlent de théorie de l’évolution, pour désigner le Darwinisme. » En l’occurrence, ceux qui agitent la « théorie du genre » proviennent un peu du même milieu que les créationnistes : il s’agit principalement de religieux ultra-conservateurs, ou de réactionnaires. « Nous avons vu ce discours émerger à la fin de la Manif pour Tous en France, explique la professeure de l’ULB. Quand les militants ont compris qu’ils perdaient, et que la loi pour le mariage gay serait votée, on a vu apparaître des pancartes : « on veut du sexe, pas du genre ». Ce qui est plutôt cocasse pour des cathos. Pour eux, le genre est perçu comme dangereux. » Ainsi, le nouveau cheval de bataille des tradis français concerne les manuels scolaires, nouvelle version, qui visent à présent aussi à démonter les stéréotypes de genre. « On ne change pas les petits garçons en petites filles, comme le font croire les tradis, riposte Sarah Sepulchre. Simplement, on donne la possibilité à un petit garçon qui voudrait se comporter comme une petite fille de le faire. »

« Nous sommes tous bissexuels selon eux »

Les études de genre, qui déconstruisent les mécanismes de domination, déconstruisent donc aussi la norme de l’hétérosexualité. « Personne ne remet en cause le sexe biologique, rappelle Valérie Piette. Mais les identités sexuelles sont, elles aussi, d’une certaine façon construites. Cela ne signifie pas que tout le monde est bi ou trans. La question trans reste très marginale. Je constate cependant auprès des adolescents ou de mes étudiants que l’idée de genre « fluide » est de plus en plus ancrée. Pour ces jeunes-là, on n’est pas né pour être hétéro, ou homo toute sa vie… » « Cela peut sembler très déstabilisant, reconnaît Sarah Sepulchre. La plupart des gens sont cisgenres, c’est-à-dire que le genre ressenti correspond au genre qui leur a été attribué à la naissance, par opposition aux transgenres ou aux genres fluides. Ils ne vont pas se poser de questions, et vont s’inscrire dans la «norme» et c’est très bien. Mais les études de genre permettent de poser les questions, et ceux qui veulent s’éloigner de cette norme en ont la possibilité. »

« Le genre nie toutes les différences biologiques »

Les chercheurs en études de genre auront souvent tendance à défendre l’idée selon laquelle « tout est construit ». Cela implique-t-il pour autant qu’il n’existe aucune spécificité biologique selon le sexe ? « On ne peut évidemment pas faire abstraction du sexe biologique, nuance Valérie Piette. Nous sommes d’ailleurs demandeurs que des chercheurs en biologie, en médecine et dans les sciences dures mènent eux aussi des études de genre. Il y a des liens à faire. Souvent, ces facultés sont intéressées par des recherches qui leur expliqueraient pourquoi les auditoires de polytech’ sont majoritairement masculins ou pourquoi il y a au contraire de plus en plus de filles en médecine ces dernières années. Mais on peut aller beaucoup plus loin que ça. Quid de maladies qu’on estime plutôt masculines ou féminines ? Cela s’explique-t-il scientifiquement ou est-ce aussi en partie des constructions ? » Pour Sarah Sepulchre, le sexe peut en lui-même être partiellement construit : « ainsi, on considère qu’une femme ne doit pas avoir de poils, alors qu’il y a quand même un certain travail pour y arriver ! Un homme n’est pas censé avoir de poitrine, alors que certains en ont… » Ainsi, le caractère absolument binaire de notre catégorisation en sexe féminin / masculin est rendu bancal par l’existence de personnes hermaphrodites ou au sexe indéterminé, même si elles sont très peu nombreuses, complète Sarah Sépulchre.

« On vise les hommes »

On retrouve là l’une des grandes craintes des milieux conservateurs, des « masculinistes » – qu’un récent sujet du 20 heures de France 2 a mis en lumière, non sans provoquer une vague d’indignation – ou de certains hommes simplement perplexes. « Ce serait bien la première fois dans l’histoire des sciences que des recherches se construiraient contre quelqu’un ou quelque chose. La science cherche juste à expliquer, défend Sarah Sépulchre. Mais on peut comprendre que les hommes, à priori les hommes blancs d’une cinquantaine d’années, hétérosexuels, se sentent d’une certaine façon menacés. Car à partir du moment où des recherches visent à éclairer les mécanismes de domination, il est évident qu’ils se trouvent du côté des dominants. Or, certains d’entre eux n’ont aucune raison de remettre en cause ce système, car cela les conduirait à partager le pouvoir : pouvoir symbolique, économique, politique, etc. »

La déconstruction des assignations de genre bénéficie pourtant aussi aux hommes : pendant des années, le fait d’être un homme ou une femme déterminait les fonctions, les statuts, les tâches auxquels on pouvait pourvoir. Aujourd’hui, davantage de jeunes pères souhaitent s’investir auprès de leurs enfants, par exemple. Quid des hommes qui voudraient devenir « sages-femmes » ? « Avant qu’on ne s’intéresse aux questions de genre, au départ de mouvements féministes, c’est vrai, on n’avait jamais questionné la masculinité, la paternité, poursuit Valérie Piette, de l’ULB. La norme du masculin n’était jamais questionnée. Les études de genre servent donc tout le monde, hommes compris. Pourquoi un garçon ne peut-il pas pleurer, et doit-il aimer se battre ? Ça aussi, ce sont des constructions ! »
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